Textes


Juin 2012_

Une année de recherche en post-diplôme de design culinaire m’a permis de confronter ma démarche artistique à cette discipline. Je m’intéresse depuis deux ans à la pratique culinaire, avec laquelle j’ai aménagé une activité en tant qu’auto entrepreneur après avoir passé un CAP pâtisserie, suite à mes études artistiques.
Dans mon travail, je crée des protocoles pour introduire une défaillance dans un système ou contexte donné, pour ainsi provoquer des nouveaux regards et formes de la pensée.
Pour mon projet de recherche, j’ai mis en relation ma pensée artistique avec la production pâtissière.
La pâtisserie est une pratique de transformation de la matière première qui explore celle-ci physiquement, chimiquement et gustativement pour pouvoir ensuite la maîtriser par la rationalisation des gestes et des pratiques.
Au cours de mon apprentissage, j’ai relevé certains gestes et pratiques expliqués défaillant pour la production car ils génèrent des accidents comme la brisure, l’effondrement, le déchirement de la pâte, des trous, la trace d’une approximation humaine.
Ils sont du reste des formes d’expression plastique de la fragilité, du mouvement. Ils suscitent de la différence, de l’identification et soulèvent une certaine poésie. Comment les utiliser, porter un regard dessus et les questionner sur leurs plus-values plastique, gustative?
L'enjeu est de construire et d’affirmer ces accidents comme générateur de nouvelles formes, et de nouveaux usages, et pour ce que cela révèle.
Je cherche à systématiser des méthodes de production nouvelles, capables d’induire et de contrôler ces éléments plastiques. Je mets en marche une logique de systématisation du renversement, de l’effondrement, du craquellement…Ils ne sont plus dès lors des accidents mais des intentions. Je définis des protocoles qui valorisent des défaillances exposant l’expression de la transformation de la matière et ses propriétés. Je m’intéresse au support du métier : les pâtes. Exemple : Travail sur les pâtes friables, pâtes levées, la pâte chocolat.
Ces protocoles sont des mécanismes déclencheurs, identifiables et reproductibles, mais contiennent des variables capables d’induire des différences formelles. Je démontre un processus qui officialise une polyvalence, un ouvroir de formes potentielles, en l’appliquant sur diverses pâtes levées et ou friables.
Cela induit d’autant plus de la différenciation, de la diversité en contre-pied à l’uniformisation et à la standardisation de la confection traditionnelle. Je donne à voir non moins l’expérimentation rationalisée dans un protocole qu’un résultat formel. Ces protocoles s’inscrivent dans une autoproduction et non dans un cycle de production traditionnelle. Dans les actions et formes, il y a un jeu entre l’attirance et la répulsion. Certains processus n’échappent pas à la forme symbolique chère à ce métier mais s’inscrive dans une controverse: la ruine, la gamelle...Il y a une dialectique entre contrainte et liberté : pâte forcée qui se libère et pâte libre qui est asservit. La brioche parisienne s’accomplit dans sa forme alors que dans ces protocoles, elle s’en échappe, elle s’en détourne.

Vicky FISCHER

Septembre 2007_

Dans une école d'art pendant 5 ans, Vicky Fischer a précisément choisi de travailler sur les présupposés de son apprentissage, que l'on pourrait résumer ainsi : aménager sa future activité d'artiste. Et ce qui importe ici n'est pas tellement le résultat – être artiste – que le processus et les mécanismes visant à le devenir – aménager une activité. On notera aussi le vocabulaire volontairement emprunté au commerce et à l'entreprise. Dès ses premiers travaux, elle utilise en effet les méthodes du marketing marchand qu'elle a pu observer pendant des réunions de consommateurs, dont l'objet est moins le produit que sa communication et sa mise en valeur : détermination des supports, schémas statistiques, slogans, bande-annonces etc.
Ces stratégies, décorum construit autour de la marchandise, Vicky Fischer, alias VF, les expérimente pour répondre au « cahier des charges » de son statut d'étudiante en art. « J'ai décidé d'aimer l'art contemporain », « je sais aussi dessiner », « en modèle je me modèle » répète à l'envie le produit VF, dans une tentative burlesque d'auto-appréciation. Elle combine ainsi différentes animations de mots et d’images où elle décortique et teste avec humour la (non)viabilité de sa démarche artistique en utilisant une classique présentation sous fichier powerpoint.
Appliquée au système artistique, c'est l'exposition comme dispositif de monstration qui mobilise Vicky Fischer. Soit qu'elle s'intéresse à la médiatisation de l'oeuvre dans l'espace – elle a notamment réalisé sur le chantier de rénovation d'un musée d'art océanien à Issoudun une installation en se servant uniquement du mobilier d'exposition des outils (crochets et meubles design) – , soit qu'elle s'attache à l’en-deça de l'oeuvre c'est-à-dire à ce qui la génère – par exemple quand elle reprend les oeuvres d'autres artistes en les copiant sous forme de maquettes. Dans les deux cas, elle contourne l'objet, voire l'auteur, et l'oeuvre, pensée comme produit autonome et fini, est absente, ou fantomatique.
A Meymac, invitée à investir une salle divisée entre un white cube et une black box, Vicky Fischer a proposé une installation accentuant la séparation entre les deux espaces. Elle a ainsi complètement obstrué la salle noire, la remplissant de cartons vides sous une toile de tente suspendue, tandis que la salle blanche était laissée presque vide, si ce n'est un ordinateur diffusant son diaporama d'animations recyclé.
Encore une fois, sans nommer – ni montrer – l’objet fétiche, Vicky Fischer explore ce qui l'entoure, de l'entreposage à la démonstration commerciale, redoublant la lecture de la culture d'entreprise d’un partage spatial propre aux normes établies de l'exposition.

Garance Chabert